Un Amour à Rabat

Tout le monde se souvient d'une rue en particulier, un certain jour, le son particulier du vent, des pas sur le gravier l'éclairage particulier. Chacun porte en lui des souvenirs qui ne sont pas raisonnablement explicables, on peut appeler ça mémoire sensorielle, ces souvenirs vivent en vous comme une part essentiel de vous-même, sans avoir de rapport particulier avec un évènement particulier. C'est des moments de sensation pure qui restent en vous, que quelque chose soit arrivé ou non.
Si pour une raison ou pour une autre vous éprouvez ce genre d'émotion elle vous renverra en arrière et vous aurez le sentiment d'être en vie. (Je ne résumerai pas ça par une madeleine) Vous comprendrez la signification d'être en vie ce que sont les enjeux la façon dont ils conditionnent vos jours, leur importance.
Ce qu'essaye de faire chaque auteur c'est de créer ces moments à partir de sa propre expérience et du monde qui l'entoure pour offrir ces sensations au public, qui les ressent à son tour avec son propre vécu. C'est cette connexion que chaque auteur recherche, cette énergie qui favorise le contact entre les gens.
Je n’ai jamais trouvé que Rabat avait une âme, jusqu’au jour où je l’ai quitté, des détails me revenaient sans cesse, cette luminosité si spéciale les rues déserte du dimanche matin, les quelques endroits où les gens sortaient le soir, tout cela défilait dans ma tête comme un diaporama d’images, une ville rêvée, un instant qui n’existera plus jamais.
Pour que les gens comprennent mon histoire, il faudrait décrire mon personnage principal, la première caractéristique de ce personnage c’est son côté introverti, qui pousse les gens à l’adorer ou le détester, c’est cette qualité qu’ont les personnes brillantes, dont la beauté ne se voit qu’à force de les fréquenter, c’est l’intérêt que l’on porte à cette personne qui fait qu’elle compte pour nous.
Je sentais que ma personnalité avait déteint sur ma ville, à moins que ce ne soit l’inverse, que je tienne mon côté introverti, renfermé de ma ville de naissance. Je suis sûr d’ailleurs que Saint-Exupéry avait Rabat en tête quand il a écrit le petit Prince. Je sentais une richesse intérieure qui ne demandait qu’à éclore et qu’à être connu, que c’était le secret le mieux gardé de l’univers, comment pouvait-on s’ennuyer à Rabat ? Comment pouvait-on ne pas venir me parler, et venir vers moi ?
Sans tomber dans une sorte de fanatisme régional ou juste le fait d’entendre le nom de sa ville, dans une compétition sportive ou culturelle, suffisait à provoquer une joie folle. Ma relation avec Rabat avait un côté fusionnel qui nous unissait, une espèce de reconnaissance mutuelle, d’encouragement implicite de part et d’autre.Quand j’étais jeune j’ai toujours pensé que je me battais pour nous deux, que chaque victoire et chaque défaite nous concernaient tous les deuxLes Casablancais se sont toujours ennuyés à Rabat, ils trouvent les gens trop repliés sur eux-mêmes pas assez festif, mais surtout détail amusant qu’il ne fallait en aucun cas demander son chemin à un rbati, qu’il allait vous envoyer à l’autre bout de la ville, c’est bien qu’il existe une particularité à cette ville, ça doit être la seule chose qui nous différencie Rabat et moi. Ces deux villes ont un espace en commun, j’allais le découvrir plus tard, lorsque j’allais commencer mon premier boulot, je faisais la navette entre Rabat et Casablanca, je prenais donc je train tous les matins pour aller à Casablanca. Ces personnes que je croisais, travaillaient à Casablanca et habitaient Rabat ou l’inverse. Mais dans tous les cas, étaient habités par cette dualité, ce côté bon vivant de Casablanca, et calme de Rabat, on se retrouvait dans nos discours, ce choix qu’il fallait faire, mais qu’on retardait tous, habiter Casablanca. On cherchait un logement sans vraiment nous décider, on rêvait qu’un jour ceux que l’on croisait dans le sens inverse voulait bien échanger avec nous, nous leur donnerions notre boulot à Casablanca et eux le leur à Rabat, et comme ça tous nos problèmes seront réglés.
Tous les matins, à la même heure je la voyais se diriger vers son lycée. Elle descendait de la voiture de son père, arrangeait son sac sur son épaule, regardait à droite puis à gauche puis d’un pas assuré marchait vers la porte d’entrée. Tous les matins, j’avais un discours tout prêt pour l’aborder, plus elle s’approchait plus je la trouvais belle, plus je ne me trouvais pas à la hauteur de cette beauté. Elle passait devant moi ses cheveux cachaient ses beaux yeux noirs. J’ai du passer chaque jour de cette année dans cette situation passive, d’auto dépréciation.
Selma, puisque c’était son prénom caractérisait la femme parfaite pour moi sur tous les plans, physiquement elle était un mélange d’Audrey HEPBURN, et plusieurs actrices dont j’étais tombé amoureux étant jeune. Elle devait rassembler tout ce dont j’avais rêvé, elle aimait Elvis PRESLEY et PRINCE en musique, pour moi ça prouvait son ouverture d’esprit, elle était décalée sans être has been, belle sans être inaccessible. Pourtant elle l’était pour moi, je me demandais si elle connaissait mon existence, en tous cas je ne faisais rien pour. De la même manière que l’on représente notre ville quand on n'y est pas, que l’on défend les faiblesses, que l’on met en avant ce qu’on y aime, je m’efforçai de faire ressortir ce que le monde ne voyait pas en moi du premier coup d’œil. La chance avait fait, grâce à un professeur sadique, d’être assis à côté de Selma en cours, il faisait asseoir un bon élève à côté d’un mauvais, bien sur le mauvais c’était moi. J’étais tétanisé les seuls sons qui sortaient de ma bouche c’était des sons inaudibles la plupart du temps. Ce cours venait après le sport donc non seulement j’étais habillé de manière ridicule, mais je devais transpirer et sentir mauvais après deux heures de sport. Cette matière n’était pas ma spécialité, je ne pouvais même pas montrer mon côté intelligent, j’étais en mode invisible, c'est-à-dire que je m’efforçai de me faire remarquer le moins possible, en bien ou en mal. Je découvrais les choses les plus intimes de près ses mains, ce qu’elle portait, sa trousse, ses stylos, il m’arrivait d’envier ces objets qui devaient la connaître mieux que moi, c’est bizarre quand même d’envier une gomme, mais il faut me comprendre cette gomme connaissait sa chambre, sa maison et toutes ces choses qui m’échappaient encore. Quand je la croisais en dehors de la classe, on s’échangeait un sourire, du moins j’ordonnai à ma bouche de sourire je ne crois que c’était visible à l’extérieur, dans le meilleur des cas ça se transformait en une espèce de grimace. On s’est rencontré pour la première fois en dehors du lycée dans une soirée organisé par un ami commun, lui était la coqueluche du lycée, exactement le style à être capitaine de l’équipe de football américain dans une série US, il connaissait tout le monde, dans cette soirée j’ai vu des gens que je n’avais pas vu au lycée depuis des mois, assis dans le jardin par petits groupes. Elle était là encore plus belle que dans mes souvenirs, qui dataient pourtant du matin même, soyons fou, un geste de la main pour lui dire bonjour, merde, elle vient vers moi, me demande comment je vais, après une discussion sur le cours de ce matin, on a parlé de tout et de rien, au bout d’un moment elle a eu froid, parce que bien qu’en octobre, à rabat il faisait encore doux, et humides, c’est pour cela qu’une soirée en octobre avait lieu en partie à l’extérieur. On est donc rentrés tous les deux, il y avait deux gros fauteuils en fasse des escaliers avec une petite table à côté. On s’est assis et on a parlé presque toute la soirée, j’étais enfin sortis de ce corps qui m’emprisonnait, j’ai enfin dis les mots que j’avais en tête sans jamais prononcer. En plein milieu de la conversation, je me suis complètement bloqué, j’ai réalisé que je parlais à Selma LA Selma, celle qui m’avait accompagné durant ces années sans le savoir, inconsciemment je m’étais levé comme pour fuir, elle s’est levée aussi, sa main parcourue mon avant bras, mes épaules, mon cou, j’avançai ma main maladroitement vers sa hanche, et la rapprochait vers moi, mes lèvres contre les siennes s’emboîtaient parfaitement à ma grande surprise, milles et unes pensées naissaient dans ma tête, j’avais envie que toutes les personnes que je connaissais, me voient, je pense ne pas avoir savouré cet instant comme il se devait, mais j’étais bien, je sentais avec mes lèvres un sourire naître dans sa bouche, j’ouvris mes yeux, pour apercevoir la fille que j’aimais dans mes bras, en train de m’embrasser, je me sentais entrer pour la première fois dans la civilisation, un monde qui m’était interdit, une secte, dont le monde parlait, mais que l’on pouvait connaître qu’en donnant de soi, personne ne pouvait vous la décrire, ni vous aider, j’étais seul, il fallait que j’y arrive seul, la soirée s’est terminée quand celui qui recevait a eu l’idée d’aller en boite de nuit, bien qu’il ait proposé à tout le monde de rester chez lui, ça s’est peu a peu vidé, Selma est repartie avec le groupe de copines avec qui elle était venue, je suis resté un peu devant la porte de la propriété pour profiter du moment. En revenant vers Rabat, j’avais emprunté la voiture de ma mère (sans qu’elle le sache) pour l’occasion, je découvrais cette ville paisible, endormie, je l’avais trahi, sur le chemin, je prêtais attention à chaque détail, une lumière allumée, la rue déserte, la nuit étoilée, je voyais les choses différemment, tout me paraissait plus serein, en phase avec mon humeur, je voulais faire partager ma joie avec tout ce qui m’entourait, Selma avait aimé en moi, une partie que je pensais pas visible pour les autres, je ne devais pas la décevoir. Dans l’autoradio, il y avait une cassette que j'avais préparée pour l’occasion, Bruce Springsteen chantait « my hometown » dans cette version live il y mettait toute sa force, je me disais que cette force justement il l’avait pris de sa ville natale, qui l’avait aidé à se construire, comme elle, il s’est senti rejeté, abandonné. Le New jersey avait été le lieu ou habitait les ouvriers de la région de New York, jusqu’au jour ou tout cela avait cessé, les villes étaient devenues des villes fantômes, Springsteen chantait pour cette gloire perdue, il chantait pour sa ville. Cette chanson évoquera toujours pour moi, ce baiser avec Selma, cette soirée si spéciale. J’avais trouvé une raison d’aller au lycée, je ne pensais qu’à elle, même ce lycée commençait à avoir de bons côtés. On passait notre temps libre à se perdre dans la ville, que ce soit en voiture ou à pieds, j’allais dans des endroits dont je ne soupçonnais même pas l’existence, j’empruntais des ruelles qui pour moi ne menait nulle part, j’ai découvert que j’aimais conduire, on découvre mieux la ville, Selma me faisait découvrir ses coins de Rabat, la plage de Rabat, cette route qui longeait la mer. Même les restaurants de Rabat, prenaient une allure différente, pour moi c’était des endroits ou l’on allait en famille, où je m’ennuyais, cette fois avec elle c’était différent. Les coins qui ne m’intéressaient pas à l’époque monuments historique, musées devenaient si romantiques et tellement indispensable, c’est comme si ces endroits naissaient avec elle. Les endroits qui étaient synonyme de punition pour moi, signifiaient maintenant, sentiment de liberté, mais surtout Selma. Je me souviens comme on était tous les deux amoureux d’une maison dans le quartier d’Agdal, c’était une espèce de petite maison en bois, du style colonial, il nous arrivait de manquer des cours pour déambuler dans les rues et dénicher des petits trésors cachés, je ne sais plus si cette maison existe encore ou si un immeuble a prit sa place, et je préfère ne pas le savoir. Tous ces souvenirs vivent toujours en moi à travers cette ville.
Depuis, les chemins de Selma et moi se sont séparés, tous les deux, on a poursuivit des études à l’étranger, chacun à un endroit différent, cet éloignement n’a fait qu’accroître en moi cet amour pour ma ville, et pour Selma. Mais j’ai l’impression que chaque moment, chaque relation, n’est qu’un éternel recommencement de mon premier amour, de ma naissance, ma véritable naissance. Toutes ces petites déceptions toutes ces filles à qui je n’ai pas parlé me prennent une partie de moi avec elles, une vie que j’aurai pu vivre, et de plus en plus je me sens vidé intérieurement, je me sens complètement épuisé et sans force pour continuer, on m’a trop pris. Dans chaque histoire passée que l’on regrette, c’est nous même que l’on regrette, c’est cette partie de nous que l’on veut récupérer plus que la fille c’est aussi une certaine période donné que l’on veut revivre et comme chaque période passé ne peut revenir même si l’on met tout en œuvre pour la reproduire, rien n’est jamais pareil qu’avant, il faut vivre avec ce poids d’occasions manquées et de frustrations. Cela suppose que l’on est différent avec chaque personne, que chaque relation éveille en nous une sorte de personnalité différente, et face à certaines périodes données ou plusieurs éléments favorables étaient réunis, et que l’on idéalise avec le temps, c’est à dire que l’on imagine parfaite, on enlève de notre mémoire tout ce qui était néfaste, et forcément plus le temps passe plus on essaye de reproduire cette vie passée idéalisée, et plus on l’idéalise.. Ce cercle vicieux conduit à une frustration sur plusieurs plans, d’un point de vue affectif moi je me suis spécialisé dans la recherche de femme parfaite dans mon passé et cela se traduit de plus en plus par mon passé proche c’est à dire que dés qu’une fille qui m’a plût n’est plus sous mes yeux je commence à l’imaginer parfaite pour moi et je la réinvente au fur et à mesure, il m’arrive même, connaissant ma paralysie vis à vis des filles, de m’en rendre compte le moment même, alors qu’elle est sous mes yeux, et je sais qu’elle ne le sera plus quelques instants plus tard.
Aujourd’hui, il suffit d’une certaine rue, une luminosité particulière, un détail de la sorte me ramène en arrière, je reste nostalgique de cette époque. J’ai l’impression que lorsqu’on démolit un bâtiment ou lorsqu’on change quelque chose à Rabat, c’est moi que l’on détruit. Il m’arrive de passer devant la maison où habitait Selma, des tonnes de scènes me reviennent, je m’attends à chaque fois à la voir sortir, ouvrir le portail et venir vers moi. SI je me souviens très bien de mon premier baiser, je n’ai aucune idée de quand a été le dernier. Selma était dans ma vie avant même qu’elle ne fasse ma connaissance, j’étais fous d’elle, elle m’accompagnait dans chacun de mes actes. Je garderais en moi pour toujours ces images gravées dans ma mémoire, j’essaye de me l’imaginer maintenant que le temps a passé, sa coupe de cheveux, comment ont évolués ses goûts? J’ai imaginé un tas de scénarii différents, je la voyais heureuse avec quelqu’un d’autre, épanouie dans son travail, mais jamais loin de Rabat, je ne pouvais dissocier son image de notre ville, cela faisait partie de nous deux. Alors que mon âge se situe aujourd’hui autour de la trentaine je n’aurai pas imaginé avoir autant été marqué par cette fille, Je ne pense pas tout le temps à elle, mais à chaque fois qu’une brise se lève d’une manière si particulière, à chaque fois que j’entends son prénom, mon cœur se crispe, un mélange de sentiments s’empare de moi, tristesse, regret, nostalgie. J’aurai aimé pouvoir lui dire combien je l’ai aimé, j’aurai aimé aussi lui dire une dernière fois au revoir





